A la rencontre de Victoria, céramiste chez Pottery Hive
Victoria est céramiste et professeure chez Pottery Hive, un atelier en plein cœur de Paris. Dans ce format plus long, je lui donne la parole à l'occasion d'une interview très riche. Au fil de l'échange, vous découvrirez un aperçu de son dernier projet, qui incarne à la fois force et délicatesse.
De retour avec un nouvel article, et ce mois-ci j'ai décidé de ne pas vous introduire à plusieurs oeuvres ou artistes de manière succincte, mais de donner la parole à Victoria, pour un format plus long, au cours duquel j'ai pu lui poser toutes mes questions. Victoria est céramiste depuis plusieurs années et professeure chez Pottery Hive, un atelier en plein cœur de Paris. Au fil de l'échange, vous découvrirez un aperçu de son dernier projet, qui incarne à la fois force et délicatesse.

Comment la céramique est-elle entrée dans ta vie ? Te souviens-tu de tes premières pièces ?
Victoria : Je pense que la céramique est vraiment arrivée par hasard, et aussi avec l’effet de mode qu’il y a eu à Paris. J’ai arrêté de travailler pendant le Covid, j’étais au chômage, et j’avais très envie de reprendre la peinture, le dessin…
À ce moment-là, j’ai trouvé un remplacement dans un centre culturel où je donnais des cours de dessin et de peinture. La prof que je remplaçais donnait aussi des cours de sculpture, et c’est comme ça que j’ai eu ma première relation avec la terre. C’est moi qui ai commencé à enseigner la sculpture alors que je n’en avais jamais fait. Ça s’est bien passé et j’ai tout de suite aimé la matière.
Ensuite, je suis venue ici, à Pottery Hive, pour prendre un cours de tournage. J’y ai rencontré Annabelle, qui cherchait une assistante pour gérer certaines choses à l’atelier : les fours, la cuisson, l’émaillage, en échange d’une résidence. Ça fait maintenant quatre ans que je suis en résidence ici.
Au début, ce n’était pas forcément une matière qui m’attirait mais ce qui est marrant, c’est que je continue à tester plein de supports : je prends des cours de sculpture avec d’autres matières que la terre, j’ai travaillé la pierre, le bois, j’ai essayé de faire des bijoux en argent… j'ai essayé plein d'ateliers créatifs parce que j'adore ça. Mais finalement, je me dis qu’avec la terre, j’ai quand même bien trouvé. Je me rends compte que beaucoup d’ateliers sont bruyants, alors que la céramique, c’est calme. Donc oui, c’est arrivé un peu par hasard, mais je pense que c'était aussi une attirance logique.
Et pour mes premières pièces, c’étaient des coquillages. Au début, je les faisais dans des moules, puis j’ai rapidement eu envie de mettre directement les mains dans la matière. Les coquillages, c’est la nature, donc assez évident pour moi : j’ai grandi à la mer, j’ai collectionné les coquillages… et j’en collectionne toujours d’ailleurs aujourd’hui. J’en ai tellement chez moi !



Photographies par Léa Anoufa, pour cultivated.art
Comment décrirais-tu ton travail actuellement et que cherches-tu à transmettre à travers tes pièces ?
Victoria : Mon plaisir, c’est de créer selon mon humeur du moment, ce qui me passe par la tête, mais aussi selon les terres que j'ai trouvées. Je change tout le temps, et forcément, travailler sur une terre noire ne va pas donner le même rendu. Je pense qu’il y a quelque chose dans la matière qui nous guide, qui nous invite à faire.
Selon les projets, je n’ai pas toujours une intention directe au départ. Parfois, c’est le résultat qui vient raconter quelque chose après coup. C’est ce qui s’est passé avec mon travail autour des corps. Au début, j’étais juste contente de découvrir le moulage, le plâtre (parce que j’ai créé un moule en plâtre), mais je n’avais pas vraiment d’intention derrière.
C’est né après, au premier démoulage des corps. En fait, j'ai eu du plâtre et je me suis demandée ce que j’allais faire avec. Puis c'est venu tout seul : en me posant la question “qu'est-ce que je vais mouler sur mon corps ?”, c'était logique que j'allais mouler ma poitrine. C’est une idée qui me trottait quand même dans la tête depuis longtemps, mais que j’imaginais plutôt par la photographie. Sauf que c’est quand même difficile le nu en photo.
Je voulais garder une trace de mon corps comme un souvenir, une façon de remercier mon corps de m'accompagner depuis ces années dans toutes mes aventures. La photo, je n'ai pas osé sauter le pas, et je pense que de l'avoir fait en terre ça a beaucoup plus de sens pour moi. J’aime aussi l’idée d’utiliser son propre corps comme outil de création.
C'est difficile de parler de ce projet parce que j'ai l'impression aussi que ça ne renvoie pas une très bonne image de dire que je voulais garder un souvenir de mon corps ; c'est assez intime finalement comme idée. Mais je trouve que c'est intéressant, j'ai une élève qui le fait également. Ça l'a aidée à se lancer. J’imagine même une expo avec des corps de tous les âges, mêlés, où chacun se ferait un petit cadeau à soi-même et apprendrait à s'aimer en voyant son petit bout de corps.
Au début quand j'ai vu mon plâtre, je me suis dit qu’il était énorme, et après quand je l'ai sorti du four, je me suis dit que c’était tout fragile. Ça m’a fait penser un peu à une armure grecque. Une armure et une fragilité en même temps qui reflètent bien l'image de la femme. Là encore, ce n'est pas une intention que j'ai mise derrière le projet, c’est en naissant qu’il a véhiculé cela, je trouve ça hyper intéressant. Tu fais une création puis en fait il y a autre chose qui en découle.

Qu'est-ce qui te plaît le plus dans le travail de la matière ? Y a-t-il une technique ou une manière de travailler vers laquelle tu reviens souvent ?
Victoria : Le sens du toucher. Et selon mes envies, je peux passer d’une pièce utilitaire à de la sculpture. Là par exemple j’ai fait du sgraffito, on vient gratter la surface de la terre. J'aime bien parce que finalement j'ai fait ma pièce au tour, mais en faisant du sgraffito, j'ai aussi l'impression de faire du dessin. La peinture et le dessin sont d'autres choses que j'adore faire, donc j'aime bien pouvoir mêler ces idées-là grâce à cette pratique. Et le Mishima, à l’inverse, c'est quand tu viens ajouter de la matière dans les motifs gravés.
C’est ça que j'aime bien aussi dans la céramique : on travaille toujours la même matière, mais à travers plein de moments différents : le façonnage (que ce soit au tour, en modelage, en sculpture, ça n’a rien à voir dans les sensations) puis le séchage, le décor, la peinture, l’émaillage… c'est hyper varié car on change tout le temps d'ambiance. On n'a pas du tout l'impression de répéter les mêmes gestes et je pense que c’est ce qui nourrit ma créativité, je m'ennuie trop vite si je fais tout le temps la même chose. C’est pour ça que si je rate un projet, je ne le refais pas. C'est terrible !


Tu voyages parfois au bout du monde… y a-t-il une culture qui t’a particulièrement influencée dernièrement ? Et comment cela se traduit-il dans tes pièces ?
Victoria : Alors justement j’ai voyagé en Inde et ce qui m'a plu, c'est d'avoir une nouvelle approche de la terre au tournage. Parce que finalement en modelage et sculpture je me débrouille un peu toute seule, mais le tournage, tu as vraiment besoin d'apprendre des techniques et de pratiquer pour progresser, pour le coup ça ne s'apprend pas tout seul.
En Inde, j’ai bien aimé cette approche plus libre, où l’on permet des gestes que, dans une approche plus “à la française”, on ne ferait pas forcément. Ça m’a vraiment plu, et ça m’a aussi libérée. Je me suis autorisée à essayer, par exemple, de tourner des pièces avec plus de poids de terre, alors qu’en France, j’avais tendance à me dire : “Ça, je ne sais pas faire, je ne peux pas.” Là-bas, il y avait une forme d’environnement qui te met en confiance : tu essaies, et en fait, oui, tu peux le faire, et ça fonctionne. C’était vraiment chouette.
J’avais cours tous les jours : deux heures et demie le matin avec un professeur, puis l’après-midi en atelier libre pour continuer à pratiquer. À Paris, je ne me serais jamais autorisée à prendre ce temps-là, à tourner autant, ni à me lancer seule dans des exercices plus complexes.


Qu’est-ce qui t’inspire en dehors de la céramique ? (nature, objets, architecture, quotidien…)
Victoria : La peinture, parce que j’adore aller voir des expositions de peinture en général. Et puis la nature aussi, surtout à travers les couleurs : les couchers de soleil, la forêt, les champignons, les coquillages, les oiseaux… C’est vraiment ça qui m’inspire. Il y a quelque chose de très lié à la nature, forcément, puisque je travaille la terre.
Qu’est-ce qui te plait dans le fait d’enseigner ? Cela vient-il nourrir ta propre pratique ?
Victoria : Oui, carrément. Moi, j’adore enseigner la céramique. Je pense parfois que j’ai donné tellement de cours que je crée presque par procuration à travers mes élèves. Je suis toujours très fière quand ils réussissent leurs projets, et de voir leur progression entre le premier et le dernier cours.
Le fait qu’ils aient des idées, des univers, souvent très différents du mien, m’amène aussi à travailler des techniques que je n’aurais peut-être pas explorées seule. Ça me fait progresser, ça me pousse à essayer de nouvelles choses. On teste des choses auxquelles je n’aurais pas pensé, et ça peut faire émerger de nouvelles idées. C’est hyper challengeant mais vraiment super. Il y a plein d’idées qui naissent pendant les cours.



Que remarques-tu chez les personnes qui découvrent la céramique pour la première fois ? Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer ?
Victoria : Franchement, le retour principal, c’est que c’est méditatif. Les gens prennent un moment pour eux, et c’est un bon moment. C’est aussi ce que j’essaie de transmettre dans mes cours. Il y en a qui ne viennent pas forcément pour progresser, mais juste pour se poser, et ça me va très bien. Si la personne a passé un bon moment, qu’elle s’est retrouvée un peu, qu’elle a mis les mains dans la terre, moi je suis contente.
Pour ceux qui n’osent pas se lancer parce qu’ils doutent de leur créativité, je dirais qu’il faut simplement essayer. Il n’y a rien à perdre. La terre se recycle, ce n’est pas grave de rater. Il ne faut pas être trop dur avec soi-même. Et souvent, les gens qui pensent ne pas être créatifs sont les plus surpris. Ils arrivent en disant “je ne vais pas y arriver, je ne sais pas faire, je n’ai pas d’idées”, et puis ils commencent à travailler et il y a quelque chose qui apparaît. Ça commence à ressembler à quelque chose et la créativité arrive comme ça, petit à petit. Je le vois tout le temps, même avec des personnes qui ne sont pas venues par choix, on leur a offert des cours, des team buildings… Au début, ils disent “oh non, moi je suis pas créatif”, et finalement on obtient toujours des projets super. Donc vraiment : ne pas avoir peur de se louper, et tenter, oser.
Est-ce que le fait de faire de la sculpture, du dessin, ça aide quand même à peut-être avoir des pièces un peu plus abouties, avec plus de détails ?
Victoria : Ça peut être un plus, pour le décor, c'est sûr. Mais ce n’est pas indispensable. On peut aussi travailler les textures, et elles viennent souvent grâce aux outils qu’on utilise. On n’a pas besoin de savoir dessiner car en fait l’outil va créer quelque chose, et un dessin apparaît dans la matière.
Mais oui en effet, si on veut aller vers quelque chose de plus réaliste, là oui, on a besoin de bases en dessin, ça aide de savoir voir l’objet. D’autant plus que ce n’est pas du dessin à plat, c’est encore plus difficile.


Travailles-tu sur des projets en particulier en ce moment ? Ou bien y a-t-il une direction que tu as envie d’explorer prochainement ?
Victoria : J’ai commencé à faire une sculpture de chat, et j’ai vraiment envie de faire plus de sculpture parce que j’ai remarqué que c’est là que je m’épanouis le plus. Je viens beaucoup plus à l’atelier quand je fais de la sculpture.
Là, par exemple, je viens de terminer le chat, il est en train de sécher. Et ensuite je me suis dit que j’allais faire des pièces plus utilitaires, des assiettes, des plateaux, du travail à la plaque… mais ça m’a vite ennuyée. Donc oui, en ce moment, j’ai surtout envie de sculpter. À voir où ça me mène.
Où peut-on te suivre / découvrir ton travail ?
Victoria : Sur mon Insta, @allegresse.studio, que j'essaye de nourrir comme je peux. Et seulement dans cette boutique, chez Pottery Hive. Mais je suis heureuse d'exposer l'un de mes bustes dans une galerie à New York à la mi-juillet !

N'hésitez pas à contacter directement Victoria que vous ayez d'autres questions, que vous ayez envie de prendre un cours avec elle, ou que vous soyez intéressé par l'une de ses pièces !